Lettre ouverte du Collectif des personnels

Collectif des personnels du Conservatoire-Orchestre de Caen

Caen, le 22 avril 2016

Objet : lettre ouverte aux usagers du Conservatoire-Orchestre de Caen et du Centre de ressources handicap musique, danse, théâtre

 

Madame, Monsieur,

Suite aux déclarations prétendument rassurantes de MM. Joël Bruneau, président de Caen la mer et Marc Pottier, vice-président en charge des affaires culturelles, par voie de presse et par courrier aux parents d’élèves, nous souhaitons vous apporter quelques précisions.

Le ton général de cette lettre semble effectivement vouloir indiquer qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter pour l’avenir du Conservatoire-Orchestre de Caen, que « l’affolement » des personnels ne se justifie pas, qu’elle dramatise inutilement le contexte, car Caen la mer est attachée à cette structure. La qualité et la cohérence de cet établissement ainsi que sa spécificité sont reconnues, c’est écrit noir sur blanc, mais… car il y a un mais, cela coûte trop cher : il faut faire des économies.

De notre point de vue, la situation reste donc très alarmante. Car ces économies nous emmènent à un effet de seuil : on ne peut faire marcher un « navire amiral » s’il n’y a plus assez de carburant, plus assez de pilotes, de techniciens, etc. Il reste à quai.

Si l’on rentre dans les détails des « annonces » de cette lettre, un certain nombre d’éléments avancés dans la lettre justifient une légitime inquiétude :

  • « La collectivité consacre plus de 7 millions d’euros (montant prévisionnel 2016) par an à cette institution, aux services et aux offres qu’elle propose ». Il faut rappeler ici haut et fort que des efforts budgétaires considérables ont été accomplis depuis deux ans (une dizaine de postes supprimés, budget à la baisse : 570 000 € de moins entre 2014 et 2016, soit près de 8 % du budget).

 

  • « La vocation pédagogique du Conservatoire est une priorité pour notre collectivité : c’est le cœur de sa compétence et, avec les élus de Caen la mer, nous sommes attachés à préserver l’accès à ces enseignements et à en conforter la qualité ». C’est oublier que pour un élève :
    • assister aux concerts (à des tarifs défiant toute concurrence) fait partie de sa formation ;
    • bénéficier des master-classes dispensés par les artistes invités reconnus fait partie de sa formation ;
    • assister aux avant-concerts (« M+ ») fait partie de sa formation ;
    • participer aux M+ en tant qu’instrumentiste, chanteur, comédien, danseur… fait partie de sa formation ;
    • se produire dans des conditions artistiques optimales, encadrés par une équipe pédagogique et technique de qualité fait partie de la formation proposée par le Conservatoire de Caen.

C’est oublier également que, chaque année, plus de 4000 enfants de l’agglomération bénéficient d’une sensibilisation à la musique à travers les actions pédagogiques de l’Orchestre de Caen (cycles découvertes, mini-concerts…).

  • Joël Bruneau souhaite lancer « une mission sur la mise en place d’un schéma d’agglomération en faveur du développement des enseignements artistiques, en lien avec l’ensemble des collectivités impliquées sur cette offre, afin de parvenir à une structuration cohérente ». Derrière le flou du terme « schéma d’agglomération » est évoquée la possibilité d’une mutualisation des enseignements artistiques sur les 35 communes de Caen la mer. Premièrement, cette mutualisation repose sur une spéculation sur la mise en réseau des écoles de musique de Caen la mer, ce qui supposera d’office une harmonisation tarifaire, sans doute au désavantage des élèves et des familles. Deuxièmement, nous ne sommes pas opposés à un travail de mise en réseau, à la seule condition que cette mise en réseau ne se fasse pas n’importe comment et soit élaborée par les personnels du Conservatoire et les acteurs sur le territoire (directeurs et professeurs des établissements d’enseignement artistique de l’agglomération). Sans cela, cette mutualisation risque de conduire à une organisation aberrante de l’offre culturelle sur l’agglomération.

 

  • « Caen la mer continue à doter le Conservatoire d’un budget global rapporté à l’élève inscrit significativement plus élevé que bien d’autres conservatoires à rayonnement régional. » Ainsi, selon M. Bruneau, un élève au Conservatoire de Caen « coûterait » 4 170 € contre 3 616 € à Nantes (Ouest France, 21 avril 2016). Ces chiffres sont contredits par un document émanant de Caen la mer daté de 2014, qui évalue ce coût à 3 340 € (et depuis 2014, les budgets ont baissé et les effectifs ont augmenté…).

Procédons à un petit exercice de calcul : 1 700 élèves multiplié par 4 170 € donnent 7 M€. Il semblerait que ce soit la méthode de calcul utilisée par M. Bruneau. Appliquons donc le même calcul pour Nantes. 7,6 M€ nous dit Marc Pottier (Liberté Bonhomme, 31 mars 2016) pour 1 800 élèves (source : site internet du Conservatoire de Nantes). Une petite division et hop ! un élève nantais coûterait 4 222 €…

Nous ne prétendons détenir aucune vérité. Nous voulons juste démontrer qu’il est facile de faire dire n’importe quoi aux chiffres et que la qualité d’un service public ne peut se mesurer au « rendement par tête ».

  • « Néanmoins, [le budget de la saison musicale] forme une part importante du budget global du Conservatoire. Il n’est donc pas illégitime […] de réfléchir à la construction d’une nouvelle saison musicale 2017/2018 en adéquation avec les contraintes budgétaires qui sont les nôtres. » Il s’agit là ni plus ni moins que d’une remise en question du budget de la saison musicale à partir de 2017/2018. Or, cette « part importante » du budget global ne représente en réalité qu’entre 11 et 16 % du budget global du Conservatoire-Orchestre de Caen (selon les modalités de calcul). Concrètement, il n’y aura plus de saison musicale structurée autour de la dynamique des mardis en musique et ce pour une économie dérisoire pour l’agglomération (moins de 0,15 % du budget de Caen la mer).

 

  • Joël Bruneau souhaite proposer une « offre pédagogique de qualité, diversifiée, accessible au plus grand nombre et une diffusion musicale et artistique au rayonnement pour tout le territoire de Caen la mer. » Cela peut-il se faire en réduisant drastiquement les budgets ? Y aura-t-il encore un spectacle de danse ? Pourra-t-on organiser les auditions dans les auditoriums ? Qu’en sera-t-il des projets transversaux qui donnent sens à la formation des élèves, de vos enfants ?

 

Nous avons toujours été ouverts aux discussions sur les évolutions du Conservatoire et de l’Orchestre de Caen. Depuis deux ans, nous travaillons avec le même enthousiasme malgré le contexte budgétaire toujours plus contraint, en essayant de réduire l’impact sur les conditions d’accueil et d’apprentissage. Aujourd’hui encore, nous souhaitons dialoguer avec les élus et la Direction de la Culture, mais regrettons que pour ce faire, seul le dépôt d’un préavis de grève permette de rencontrer les décideurs. Contrairement à ce qu’indique M. Bruneau, nous ne « sortons pas les banderoles » par plaisir, mais par nécessité.

Enfin, ces évolutions ne peuvent se faire n’importe comment. La baisse budgétaire ne peut être le seul cap d’une politique culturelle et éducative. À travers cet attachement au service public de qualité que représente le conservatoire, c’est bien votre intérêt et celui de vos enfants que nous défendons.

Nous vous prions d’agréer, Madame, Monsieur, l’expression de nos sentiments les meilleurs.

 

Le collectif des personnels du Conservatoire-Orchestre de Caen

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